Les quais

Je t’avais laissée, près d’un square situé à la sortie d’une gare. Malgré les rimes, la poésie devait laisser place à la prose brutale. Derrières nos sourires, le lien qui nous unissait devait se défaire. Pour notre bien. C’est la raison que nous avions invoquée pour arriver à cette conclusion.

Posez-vous deux minutes. Et repensez à un moment particulier dans une gare. Et vous allez vous rendre compte que les quais ont fait partie un jour ou l’autre de votre vie.


Le quai d’une gare est en un lieu d’attente. Nerveuse, quand le retard monte. Pleine de doutes, quand la situation a décidé de s’accompagner d’inconnu. Douce, quand on se tient la main. Studieuse, quand les yeux s’abreuvent de lettres.

Mais c’est également le lieu où le mouvement va se créer.

Le départ. Deux référentiels qui vont se déplacer dans différentes directions. Une personne reste sur ce maudit quai, pendant que la seconde s’éloigne progressivement. Les sourires deviennent des parures pour faire oublier la présence du pincement au cœur, ou de la tristesse. Le “Au revoir” pleins d’espoir, ou l’ ”Adieu” malheureux.

L’arrivée. Les retrouvailles où les corps s’envolent. Les “Bonjour”, “Bonsoir” ou les silences de joie résonnent à l’abri d’une tôle ou du ciel. La tension pour chercher la bonne correspondance, trouver le prochain quai, la bonne sortie.

Le quai est souvent l’endroit où s’exprime avec le plus de force le mouvement brownien. Ces trajectoires interdépendantes mais aléatoires. Le jeu des jambes, des valises, des sacs ou des cartons débordant de tissus ou d’objets du quotidien. Les journaux, fenêtres sur le monde, mais tenus comme un bouclier pour se protéger du trop proche. Ce sont les moments où l’on se rapproche du bord, le vide d’un côté et le trop-plein de l’autre. Et enfin, on trouve sa place, les deux pieds et les bagages comme frontière. Tout autour, les particules humaines continuent leur trajet sans fin, en quête d’une chaise, d’un rebord de mur, d’une cigarette ou d’un train.

Que serait d’ailleurs le quai sans la bête humaine ?

Le train a toujours été pour moi une sorte de fil rouge, juste après mon baccalauréat. Le début des études supérieures allait marquer le début d’une indépendance géographique dans mes déplacements. Je n’ai jamais voulu conduire de voiture. Cette carcasse métallique est un symbole des nombreux vices de notre sociétés. La course à la performance, la consommation excessive de ressources naturelles, les représentations sexistes,… Dingo, l’un de mes héros préférés, en a fait les frais :

Dans un train, je peux me poser (quand il reste une place) et je suis libre d’utiliser ce temps comme je le souhaite. Écouter de la musique, lire, écrire, réviser ou juste rêver. Le train était ma liaison vers le savoir. Les attentes quotidiennes ou hebdomadaires sur les quais de gares, je les connais. Quand je suis trop en avance. Ou le train trop en retard. Je n’ai pas changé ma manière de faire. Quand je suis seul, les écouteurs m’accompagnent, mes pieds battent la mesure, mes mains sont placées dans les poches et mes doigts parodient le guitariste sur un instrument atmosphérique. En hiver, je joue avec les volutes de vapeur d’eau. En été, je cherche les limites entre la chaleur et la fraîcheur.

Une fois dans la vie active, le train est devenu le lien familial. Il est également le transport des vacances dans la région d’origine ou vers quelques pays limitrophes. Le contact est beaucoup moins fréquent. Mais les tics reviennent. L’attente, la réverie, … Même en compagnie des monstromignons, les voyages en train sont agréables. Ce sont les sandwiches que l’on mange et que l’on se partage, les coloriages qui ne seront jamais terminés, …

Le chemin de fer fait partie de ma vie. Modèle ma vie. Guide ma vie. Et j’aime ça.

Surtout ce soir, où le crépuscule peina à tomber. Les échanges de messages sur nos smartphones ne peuvent cacher notre appréhension. Comment ? De la même manière ? Aussi fort ? Aussi beau ? Aussi puissant ? Se réapprivoiser, ou naturellement se retrouver ? Chercher où se mettre. Dans quelle position t’attendre ? Je marchais en quête d’une attitude et de ta présence. Le compte-à-rebours des stations s’égrainaient, les tremblements se faisaient plus intenses.

Puis le silence radiofréquence.

Les yeux dans le moniteur.

Toi.

Enfin.

D’un quai à l’autre…

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